Bernard Stiegler : l'emploi est mort, vive le travail

Bernard Stiegler, cela semble original parmi les philosophes,  ne craint ni l’économie ni la technique y compris dans ses zones les plus actuelles. Non content  de défendre ses convictions dans ses ouvrages et conférences, il est engagé comme « manager » pour les faire vivre dans plusieurs entreprises ou institutions. Observant le cours des choses, il souscrit aux analyses qui prédisent le tsunami qui va déferler sur l’emploi dans les vingt prochaines années. Aux robots qui, d’ores et déjà, assemblent nos voitures et se répandent dans toute l’industrie, les algorithmes de l’intelligence artificielle vont s’attaquer à des emplois de plus en plus qualifiés. Pour Stiegler, il est vain de vouloir maintenir ou créer des emplois dont le sens se rétrécit de jour en jour  comme une peau de chagrin pour, au contraire,  promouvoir un travail qui a du sens pour celui qui l’exerce, ses collègues et les citoyens.

Texte de l'intervention : Seance 1 stiegler texteSeance 1 stiegler texte (1.04 Mo)

Enregistrement de la séance :ici

Commentaires (1)

1. marcolamer 02/12/2018

Merci pour cette conférence, décidément pertinente. Eloigné de Clermont, je n’ai pu accéder, hélas, qu’à la lecture du document joint. La question de compréhension que je souhaite faire partager malgré tout est la suivante.
Que notre travail, comme l’amour, attende du travail bien plus que celui-ci ne peut donner, cela peut nous aider à interpréter la formule « l’emploi est mort, vive le travail ». Cette interprétation inviterait à mettre en question de manière originale le rapport entre « la liberté », dont il est question, et ce que nous vivons dans le travail.
Selon cette interprétation, à partir du moment où l’on différencie pour les opposer le travail et l’emploi, la question ne porte pas tant sur le travail, qui peut s’en trouver comme éclairé, mais bien sur ce que nous voulons entendre par « liberté», comme une lecture attentive du texte de la conférence semble nous y inviter. En effet, nous percevons bien vite que la liberté dont il s’agit dans notre interprétation n’a sans doute pas grand-chose de commun avec celle que la constitution de la République Française doit garantir par le couple balancé entre « droit à l’emploi » et « liberté du travail ». Or, assez vite dit, c’est quand même au nom de la liberté conçue très largement de cette manière, celle des droits de l’homme, autrement dit celle de chaque un quel qu’il soit, et de la balance des intérêts interprétable en contexte, que le travail peut être vu comme un emploi, de nos jours. L’emploi, ce statut du travail, aux différents sens que l’on peut donner à « statut », forme ainsi ce que l’on peut encore nommer un « état », celui de travailleur, pertinent même quand il y a privation de travail, « le pire » comme nous l’a rappelé Hannah Arendt.
De ce fait, parmi les acceptions de « statut », celle qui différencie le salariat de ce qui ne relève pas de lui n’est qu’une autre affaire dans l’affaire, bien que l’échange lien de subordination/protection ait joué au milieu du XXème siècle, en France au moins, un rôle « paradigmatique » dorénavant en question. Pour ruminer un peu mieux cette question au regard de la balance qui unit « droit à l’emploi » et « liberté du travail », il est intéressant de lire le mémoire sur le contrat de prestation de travail présenté par M. Renouard devant l’Académie des sciences morales et politiques en 1854, étrangement actuel ; on peut lire par exemple : « Le code civil, en enfermant dans un même contrat ce qu’il appelle les deux sortes de louage (choses, ouvrage), a laissé place à des confusions regrettables ; mais il a par-là marqué nettement que la location du travail n’est pas une aliénation de la puissance de travailler, et que cette faculté, inhérente à l’activité humaine, demeure la propriété du prestateur d’ouvrage, de même que la qualité et les droits du propriétaire restent à celui qui donne sa chose à loyer sans qu’elle cesse d’être sienne ».
Mais, si l’on attache quelque signification à la notion de « travail bien fait », qui peut traduire de manière apparemment trop anodine notre compréhension de ce qu’est le travail, on peut comprendre aussi que n’ait rien d’évident le rapport entre cette liberté, celle du « droit à l’emploi » et de la « liberté du travail », et le travail que j’accomplis quand je l’accomplis. Cette liberté, pour mon plus grand bien, j’en suis persuadé, s’impose en effet comme l’instrument d’une neutralité, d’un agnosticisme de rigueur, conçu comme protecteur de la « valeur travail » : le « travail bien fait » ne regarde que moi et moi seul; on comprend qu’il puisse être de la sorte motif de souffrances.
Que la question « que faire ? », celle de l’action, vienne à propos du travail : il peut être étonnant que cela soit surprenant. Imaginer l’enterrement inéluctable de l’emploi pour en espérer une libération du travail permet-il de répondre à cette question? Si nous sommes un tant soit peu attentifs aux conditions élémentaires de la cohésion de nos sociétés, et le travail (comme l’emploi par ailleurs) n’est pas rien de ce point de vue, nous aurons du mal à ne pas revenir sur la question du « travail bien fait ». Sommes-nous capables de le faire en passant par pertes et profits « l’emploi », menacé par un décret du destin ? Marx en avait l’intuition, Bergson aussi, à sa manière. Mais alors, que faire pratiquement de la prolétarisation si celle-ci est inéluctable? La « disruption » nous condamne-t-elle à nous abîmer dans le trou de l’agnosticisme ? De quelle liberté est-il finalement question et quels peuvent en être les instruments ?

Ajouter un commentaire