Séance du 14 juin 2016

Pour cette séance de conclusion de l'atelier, Jacques DOLY s'est appuyé sur le dernier ouvrage de Castoriadis publié de son vivant en 1996 : "Fait et à faire - carrefour du labyrinthe V".

Extraits de la conclusion :

« Des deux significations imaginaires … [de] l'Occident moderne, l'expansion illimitée de la pseudo-maîtrise pseudo-rationnelle, et le projet d'autonomie, la première semble triompher sur toute la ligne, la deuxième subir une éclipse prolongée.

La population s'enfonce dans la privatisa­tion (1960), abandonnant le domaine public aux oligarchies bureaucratiques, managériales et financières.

Un nouveau type anthropologique d'individu émerge, défini par l'avidité, la frustra­tion, le conformisme généralisé (ce que, dans la sphère de la culture, on appelle pompeusement le postmodernisme).

Tout cela est matérialisé dans des structures lourdes : la course folle et poten­tiellement létale d'une technoscience autonomisée, l'onanisme consommationniste, télévisuel et publicitaire, l'atomisation de la société, la rapide obsolescence technique et « morale » de tous les « produits », des «  richesses » qui, croissant sans cesse, fondent entre les doigts.

Le capitalisme semble être enfin parvenu à fabri­quer le type d'individu qui lui « correspond » : perpétuellement dis­trait, zappant d'une « jouissance » à l'autre, sans mémoire et sans projet, prêt à répondre à toutes les sollicitations d'une machine économique qui de plus en plus détruit la biosphère de la planète pour produire des illusions appelées marchandises.

Nous arrivons ainsi au nœud gordien de la question politique aujourd'hui. Une société autonome ne peut être instaurée que par l'activité autonome de la collectivité. Une telle activité présuppose que les hommes investissent fortement autre chose que la possibi­lité d'acheter un nouveau téléviseur en couleurs. Plus profondé­ment, elle présuppose que la passion pour la démocratie et pour la liberté, pour les affaires communes, prend la place de la distrac­tion, du cynisme, du conformisme, de la course à la consommation. Bref : elle présuppose, entre autres, que l'« économique » cesse d'être la valeur dominante ou exclusive. C'est cela … le « prix à payer » pour une transformation de la société. Disons-le plus clairement encore : le prix à payer pour la liberté, c'est la destruction de l'économique comme valeur centrale et, en fait, « unique ».

Est-ce un prix tellement élevé ? Pour moi, certes, non : je préfère infiniment avoir un nouvel ami qu'une nouvelle voiture. Préférence subjective, sans doute. Mais «objectivement » ? … Si les choses continuent leur course présente, ce prix devra être payé de toute façon. Qui peut croire que la destruction de la Terre pourra continuer encore un siècle au rythme actuel ? Qui ne voit pas qu'elle s'accélérerait encore si les pays pauvres s'industrialisaient ? Et que fera le régime, lorsqu'il ne pourra plus tenir les populations en leur fournissant constamment de nouveaux gadgets ? ».

           Cornélius Castoriadis : « Fait et à faire », les carrefours du labyrinthe V, p. 75-76, Paris, Seuil, 1996.