Qu'est-ce que la Modernité ?

 

Séance I : Erasme, Montaigne ... et Stéphan Zwieg
(14 novembre 2017)

Texte de la séance : Modernite 2017 11 14Modernite 2017 11 14 (307.35 Ko)
Enregistrement de la séance du :
2017-11-14

 

Séance II : Erasme, Montaigne ... et Stephan Zweig - Conclusions
(12 décembre 2017)

Texte de la séance : Modernite 2017 12 12Modernite 2017 12 12 (248.25 Ko)
Enregistrement de la séance : absent suite à pb technique

 

Séance III : Lire Montaigne aujourd'hui
(23 janvier 2018)

Texte de la séance : Modernite 2018 01 23Modernite 2018 01 23 (397.65 Ko)
Enregistrement de la séance : 2018-01-23

 

Séance IV : Lire Montaigne aujourd'hui (suite)
(6 mars 2018)

Texte de la séance : Modernite 2018 03 06Modernite 2018 03 06 (403.78 Ko)
Enregistrement de la séance  :
2018-03-06

 

 

 

Commentaires (1)

1. marcolamer 27/03/2018

Montaigne et Pascal

Pour commencer, une remarque bien banale : ce que Montaigne nous apporte de sa retraite active, avec Les Essais, se présente à nous comme le très subtil entrelacs, auquel ce dialogue avec soi-même nous invite, entre la position de qui, en nous, agit ou veut agir, et celle de qui, en nous, prétend observer. Il peut être un peu moins banal de relever ce que Montaigne rend pourtant explicite : non seulement se trouve ainsi menacée de caducité, sans fard aucun, la pertinence de la question politique classique du commandement et de l’obéissance, mais aussi peut se produire, comme il l’écrit, une évaporation de la conscience chrétienne.
Pourtant, cette lecture des Essais n’incline pas aux rêveries du promeneur solitaire. C’est une difficulté intéressante, pour tout lecteur moderne, que cette « vie sans loi » demeurant sans trace visible de la prétention à l’autonomie de celui qui serait « aussi libre qu’auparavant » (Contrat social).
Avec l’explicitation de la coutume, à partir de ce qui s’observe d’abord ailleurs pour revenir ensuite chez nous, et avec l’évocation de la « déconstruction », à partir de ce qui s’observe finalement ici, dans notre entourage, mais sans s’exporter, l’exposé du 6 mars a fait ressortir, je crois, une même conséquence, double, que Montaigne obtient de cet entrelacs dans son art d’écrire et de penser. Ainsi, le point de vue de qui agit, qui ne peut faire autrement que se poser, avec la simple question « que faire ? », celle du ou des critères ou motifs de son action, serait finalement recouvert par celui de qui observe les conditions de l’action en confrontant ce qu’il y a de plus singulier, le motif, et ce qu’il y a de plus universel, l’agir en général, pour réduire à sa véritable et prétentieuse prétention le commandement, qui apparaît à nu, sans loi aucune pour gouverner et se gouverner. Le sort de la conscience chrétienne est dès lors plutôt vite réglé : « Les lois de la conscience, que nous disons naître de nature, naissent de la coutume; chacun ayant en vénération interne les opinions et mœurs approuvées et reçues autour de lui, ne s'en peut déprendre sans remords, ni s'y appliquer sans applaudissement" (I, XXIII). Comment mieux dire qu’avec cette déchéance de la conscience chrétienne le regard déchoit la loi naturelle autant qu’il peut être condition de l’action ?
Ainsi, le point de vue gnoséologique absorberait les motifs et critères de l’action, les recouvrirait comme leur condition, alors même que « de nos sciences, celles-là me semblent plus terrestres et basses qu’elles sont plus haut montées » (III, XIII), bref qu’il n’y a rien à attendre de ces sciences pour qui agit, c’est à dire tout être humain. Lecteur des Essais, nous ne percevons pas l’acuité du paradoxe, tant nous avons été accoutumés, jusqu’alors, non seulement à la disjonction totale entre lois de nature et motifs de l’action, mais bien, plus profondément, à l’incongruité d’une loi naturelle pouvant motiver ce qu’on nommait au moyen âge notre libre-arbitre. Si prétendre relier les actes et la sapience, la vie et la science, est vain, placer l’agir sous les conditions nées du regard, alors qu’il n’y a pas de critère ou de motif partageable, serait pourtant tout ce qui nous resterait s’il n’y avait, en effet, ce que Montaigne appelle le « goût », quelque chose qui semble s’apparenter, au moins, à la combinaison de l’utile et de l’agréable, avec tous les degrés de l’intensité auxquels ces deux critères ou motifs humains de l’agir peuvent se rencontrer. Il est difficile de trouver dans la lecture des Essais un autre point d’appui pour l’exercice d’un jugement pratique. Dans ce que nous lisons des Essais, le noble, le généreux, le juste ne peuvent prétendre à cette consistance du « goût ».
Cependant, nous ne cessons de lire sous la plume de Montaigne que la vie dont il parle, qu’il met en regard des sciences, est l’agir, y compris ou surtout l’action la plus désirable, celle qui s’accomplit dans l’oisiveté. L’observateur qui écrit Les Essais ne peut donc pas être un observateur inactif, bien au contraire, et parmi ceux qui lisent de nos jours Les Essais, nombreux sont à coup sûr ceux que tenaille la question de l’agir, sans doute celle du bien ou du mal agir. Si Montaigne désire ainsi aller au-delà de l’infatigable zèle réformateur, et si les lecteurs que nous sommes ont appris à agir sans juger, voire ont pris coutume de juger sans agir, ne s’agit-il pas là de deux bornes d’une modernité qui, loin de se confondre, en effet, avec celle du « grand rationalisme », aurait néanmoins comme accompagné celui-ci en plaçant l’agir humain sous la seule loi de tous les possibles, sous la loi qui, seule, autorise sans commander, par une forme ou une autre d’autorisation préalable et générale, autrement dit encore, sous le point de vue le plus purement théorique s’agissant de l’agir humain ?
En effet, si l’hétérogénéité absolue, qui serait constitutive des motifs humains, se retourne en une nouvelle homogénéité, celle de chaque un quel qu’il soit comme porteur de toute l’humanité, n’est-ce pas le point de vue le plus théoriquement pur, malgré tout, qui finit par l’emporter devant ou dans l’agir humain, celui des conditions de toute action (conatus, peur, respect…intérêt, pouvoir, mais aussi tel ou tel idéal social, idée de consistance scientifique à mettre en œuvre telle que la justice ou la race…) et non les motifs de l’agir ? Parmi les avatars, la justice ou la race comme idéal, idées à mettre en œuvre, plutôt que comme critère de l’action bonne dans le jugement de qui agit, se sont avérés comme farces théoriques les plus sinistres. Si dans tous les cas le respect a pâti de sa dérision, le conatus et la peur ont « scientifiquement » prospéré avec l’efficacité que mesurent les grands nombres.
Lecteurs des Essais, nous avons cependant le vif sentiment que Montaigne, loin de perdre de vue les motifs de l’action, est lui-même motivé par la conviction qu’ils demeureront toujours, quoi qu’il advienne, au centre de l’agir. Telle nous semble être sa manière de signaler, face au zèle réformateur, l’enjeu spirituel demeuré pour nous de la plus haute importance. Sans doute parce qu’il a perçu la parenté intime du zèle réformateur avec l’assomption gnoséologique des conditions de toute action humaine comme un universel autrement plus redoutable que ne l’était la conscience naturelle déchue, il préfère, croyons-nous, voir et nous dire que la coutume peut tout. L’exposé du 6 mars a bien montré, je crois, la cohérence de cette préférence avec l’assimilation de la nature au « possible » plutôt qu’au « réel » : « la nature, c’est une puissance créatrice qui dépassera toujours notre capacité à la comprendre et même à l’imaginer ».
L’exposé du 6 mars nous donc préparés à l’abord de Pascal, dont nous lisons : « La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses…l’imagination dispose de tout, elle fait la beauté, la justice et le bonheur qui est le tout du monde… » (fg. 41 LG). Ne pouvant faire autrement que nous demander « que faire ? », nous nous demandons alors : qu’est-ce vraiment pour nous que l’imagination alors que « Tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé » (fg. 290 LG) ? Qu’est-ce que le tout du monde dont dispose l’imagination ?

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