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Un philosophe masqué: Diderot. Une introduction.

Bertrand Nouailles

Professeur agrégé et docteur en philosophie
Enseignant au lycée Blaise Pascal

Mardi 19 mars 2024

Entre le Diderot tel qu’il pouvait être perçu par ses contemporains et le Diderot tel qu’il peut être compris maintenant, il y a une distorsion explicable par le fait que ses principaux écrits philosophiques n’ont jamais été publiés de son vivant et ont été parfois rédigés littéralement dans la marge d’œuvres publiées par des penseurs contemporains.

Si les études diderotiennes ont été pendant assez longtemps plutôt le domaine de la critique littéraire, depuis environ le milieu du xxe siècle son œuvre a été considérablement réévaluée dans l’histoire de la philosophie, pour faire de lui désormais l’une des figures philosophiques les plus importantes du xviiie siècle, à l’égal d’un Rousseau et d’un Condillac en France, d’un Hume au Royaume-Unis, d’un Kant en Allemagne. Non pas que nous voulons comparer les uns et les autres ; mais seulement faire remarquer que la pensée diderotienne a la même ampleur, en ce qu’elle a pénétré tous les domaines philosophiques : métaphysique, morale, politique, anthropologie, esthétique, épistémologie, logique.

Quand on aborde cette œuvre considérable, ce qui peut dérouter est une exposition qui échappe à toute systématisation. La pensée de Diderot se donne sous la forme de dialogues, de rêve, de pensées fragmentaires, de lettres, quasiment jamais sous la forme d’un traité systématique. Aussi a-t-on pu douter de sa cohérence et de son unité aussi bien logiques que doctrinaires. Et cela d’autant plus que Diderot n’a jamais été avare en paradoxes, en conjectures, en hypothèses qui peuvent donner l’impression d’un éparpillement et d’un manque de sérieux philosophique.

Disons d’emblée que l’exposé de sa pensée est d’ampleur extrêmement modeste, puisqu’elle se contentera d’être une introduction à quelques-uns de ses enjeux en insistant principalement sur sa très grande et ferme cohérence. Que sa pensée ne se présente pas sous la forme d’un système ne signifie nullement qu’elle n’est pas systématique, même si, comme pour toute grande philosophie, elle ne manque pas de tensions internes. Quand bien même j’ai conscience d’aller à l’encontre de l’esprit même de la pensée de Diderot, j’essaierai de dégager son unité systématique en la présentant selon l’ordre doctrinal des écoles épicuriennes et stoïciennes (qui ont eu une influence majeure sur lui), à savoir selon une logique, une physique et une éthique.

Mais avant cela, il faudra revenir sur le statut d’auteur, car les dispositifs d’écriture que Diderot a mis en place (dispositifs qui reconduisent peu ou prou à l’usage du masque) interroge l’autorité auctoriale : qui pense et qui écrit ? Surtout la manière dont Diderot expose et discute sa philosophie n’est pas indifférent à son contenu même. Qui écrit et qui pense, quand la pensée est elle-même comprise comme les effets d’une complexion corporelle qui ne laisse aucune place au libre-arbitre ?

Quelle est donc cette philosophie qui s’énonce par un constant dédoublement entre celui qui écrit et celui qui expose ? Car, très souvent, Diderot fait en sorte de ne pas apparaître comme l’auteur de ce qu’il écrit pourtant.

Elle est en premier lieu une logique, qui passe par trois voies : une logique éclectique, une logique du paradoxe, une logique de l’expérimentation.

Elle est ensuite une physique qui peut se caractériser, pour faire vite, de la manière suivante : un atomisme vitaliste. Surtout, cette conception philosophique de la nature a des fondements autant métaphysiques qu’épistémologiques. C’est-à-dire : elle découle d’une part des apories auxquelles aboutit selon Diderot le dualisme cartésien ; elle s’adosse aux sciences du vivant et à la médecine d’autre part.

Elle est enfin une éthique qui rejette tout fondement transcendant des lois morales. Diderot reprend la question ouverte par Pierre Bayle : comment penser un athée vertueux ? Ce n’est pas la moindre des difficultés de sa pensée que d’essayer de concevoir une morale « naturaliste », alors même qu’est assumé et repris le mot de Buffon : dans la nature, tout ce qui est possible est. En d’autres termes, comment ce qui est (la nature) peut-il fonder ce qui doit être ?

Cet exposé aura finalement comme seule et unique ambition de faire apparaître une vie intellectuelle de Diderot qui ne se réduit pas à la seule vie du directeur de l’Encyclopédie, dont il ne manqua pas, très rapidement, de dénoncer combien elle lui prenait tout son temps et lui pesait en l’empêchant de s’adonner à sa propre œuvre.